(Psychanalyse)³ de Marie-Laure Caussanel

Article parue dans la revue Khéopsy N°1 de Janvier 2008. 


La psychanalyse, ce n’est pas simplement la psychanalyse. La psychanalyse c’est aussi ce qu’elle représente et la manière dont elle est représentée. Charge à ceux qui sont sensés la représenter : les psychanalystes. Oui, les psychanalystes, ils représentent, dans ce qu’ils font et disent, dans la pratique et la théorie, en produisant des institutions de psychanalystes, en tissant des liens – ou des non-liens – entre institutions psychanalytiques, en faisant des noeuds avec le monde qui entoure et les entoure. Le psychanalyste – chacun et la communauté – est indubitablement responsable de la psychanalyse et de son image…. à mirer maintenant dans la glace.

Triple boucle piqué :

Or, la psychanalyse existe mais pas le psychanalyste. En tout cas, pas dans les dictionnaires. Aisé de constater la foule de pages sur la psychanalyse, mais rien sur le psychanalyste. Rien. Nous avons dû attendre wikipédia.fr pour avoir osé le psychanalyste « définit ». Et que dit wikipédia ? : « Un psychanalyste est un psychanalysant (incontestablement…) qui assume de diriger (comme un chef ?) à son tour une cure psychanalytique. (juste une ? ) Le psychanalyste écoute (cause toujours…) les associations libres (libres aussi les associations -ou écoles qui ont un statut d’association- de psychanaystes ?) du psychanalysant d’une manière neutre et bienveillante (neutre et bienveillante, ben voyons…). Il peut parfois décider d’interrompre ce discours par une intervention (interprétation psychanalytique) (alors quand un psychanalysant « parle » il fait des associations libres et quand un psychanalyste « parle » il fait des interprétations psychanalytiques ? – et là quand je « parle » je fais quoi ?) ou par la clôture de la séance (scansion). Le psychanalyste a la charge de garantir l’intégrité du cadre psychanalytique.(plait-il quel est-il ?) »

Enfin, vous voyez, ce genre de figure fractale qui ne cesse de se diviser et reproduire la même chose à quelque échelle que ce soit…

Spirale avant extérieure :

D’ailleurs, ce que j’ai entendu dire dans les couloirs bd Arago de l’ITP*, c’est qu’il n’y a pas d’ « être » psychanalyste, (ce qui renforce la thèse « le psychanalyste n’existe pas ») à entendre, qu’il vaut mieux ne pas s’y croire (sous-entendu psychanalyste, 3ème degré dire « je suis psychanalyste » est horrrible), comme dans la spirale de l’amour…

*pour ITP, cherchez pas, c’est « Institut Théologique Protestant » mais ça n’a rien à voir bien sûr, c’est juste un lieu de séminaires, psychanalytiques, à Paris, loué pour la circonstance.

Flip arrière :

En effet, c’est horrible d’être psychanalyste. En fait, à ce point n’est pas exagéré. Et c’est bien à travers ce point d’horreur que s’accroche la fameuse formule de Lacan pour être psychanalyste : « s’autoriser de soi-même et de quelques autres ». Moins connu, il faudra des années et des années pour faire diminuer ce malaise d’être psychanalyste, et l’horreur risque de ne pas cesser pour autant, car enfin, et la redondance est capitale puisqu’elle implique cette fois-ci toute la communauté : qu’est-ce qui garantit que le psychanalyste est psychanalyste ?

Sauts de carre

Pour traiter de cette question de dynamite j’emprunte la dynamique. Qui peut juger de l’existence du psychanalyste sinon un autre psychanalyste ou un autre du psychanalyste (celui qui ne serait pas psychanalyste) ? S’il y a un doute sur l’existence du psychanalyste, je vous assure que cet Autre psychanalyste existe, d’autant plus avec ce tapis nommé FAQ*(*Foire Aux Questions) de la garantie, que je vais secouer ici :

– « Quelle formation avez-vous ? »

Top N°1 des questions 2007 (et ce, depuis 2004),

L’autre psychanalyste est d’accord avec lui-même, pour dire que le titre de psychanalyste ne s’obtient pas avec un diplôme, même avec un Master 2 de psychanalyse, ce que l’autre du psychanalyste ne comprend pas très bien (on y reviendra). Mais les 2, l’Autre psychanalyste, et je l’entends de plus en plus, peut soutenir qu’il vaut mieux être diplomé (multi-diplomé, encore mieux) et déjà posséder un titre, de psychologue, ou psychiatre, ou philosophe… (la liste n’est pas fermée, quoique…). Une fois diplomé passer psychanalyste, ou « psychologue-psychanalyste » par exemple, va demander des années, voire des dizaines d’années. Eh oui, ces études font baigner dans une certaine idéologie dont il faudra se départir suffisemment pour passer psychanalyste. Mais il faut le savoir, le bain idéologique fait pli, et il est indéfroissable. L’autre psychanalyste, dès votre premier couplet, pourra entendre l’origine de votre espace de plongement idéologique ; médical, psychologique, psychiatrique, philosophique, mathématique, social, logique, garagiste, freudien, lacanien…. (j’ai fait une erreur ?)

En tout cas, la communauté des psychanalystes a donc un certain âge.

– « N’importe qui peut s’autoriser à être psychanalyste ? »

Top N°1 des questions contre-carre.

Formellement Oui. Et même sans diplôme au préalable.

C’est pourquoi 2004 est arrivé avec « l’amendement Accoyer », parce que vous voyez c’est très angoissant, « n’importe qui » peut s’autoriser à être psychanalyste et peut faire « n’importe quoi », puisque ça ne s’obtient pas par des études universitaires et un diplôme.

Dans les fondamentaux, le psychanalyste doit avoir fait :

une analyse personnelle. Seulement voilà, l’autre psychanalyste peut dire de lui, enfin de l’autre psychanalyste : « Il n’a pas fait d’analyse » ou « Il n’a pas terminé son analyse, c’est pas possible »… La critique se veut la plus blessante. Réussie. Il n’empêche que la question de l’analyse terminée (ou l’analysé) se pose. Avoir fait une analyse n’est pas une garantie que tout a été réglé.

S’autoriser de soi-même et de quelques autres : débrouillez-vous avec ça, mais singulièrement.

Un contrôle : Après être passé psychanalyste, et ce durant les premières années de sa pratique, le psychanalyste va voir l’autre psychanalyste pour se déprendre de sa neutralité et se frotter à « il n’y a de résistance que celle de l’analyste ». Enfin, c’est comme ça que je le vois. Le contrôle n’est pas une garantie pour être un « bon » praticien, mais logiquement dépend de la résistance de l’autre psychanalyste.

C’est pourquoi l’amendement Accoyer a soulevé au sein de la communauté psychanalytique la question du pluriel de « et de quelques autres », en suggérant le fait que le psychanalyste doit faire partie d’une école, association ou institution psychanalytique pour avoir affaire à plusieurs sortes de résistances. Et ça marche bien.

– « De quelle école faites-vous partie ? »

Top N°1 des questions à venir.

Les associations libres des psychanalystes proposent donc des cadres aux limites, axés sur la littoralité de la passe et du passage. Certaines proposent de faire une analyse didactique, pour devenir psychanalyste, d’autres, une procédure de passe, et toutes des formations ou séminaires ou colloques ou conférences ou cartels. Ça produit un annuaire d’analystes de l’école (qui analysent l’école ?) mais surtout des lieux de rencontres et d’échanges (…). Appartenir à une école est-ce une garantie ? Quand on écoute l’Autre psychanalyste parler de l’Autre école…. on entend bien que ça n’est pas possible… Par contre l’amendement Accoyer garantit que les écoles vont prendre du poids, et s’autoriser à être dans une école est un vrai choix d’une politique alimentaire, y compris à sa propre sauce car qui dirige une école analytique ?

– « Combien d’analysants avez-vous ? »

Top N°1 des questions (presque) jamais posées.

Avoir une pratique, voilà ce qui est indispensable au psychanalyste pour être psychanalyste , ou tout du moins d’être pris comme tel par l’Autre (un psychanalyste sans pratique est un non-analyste). Mais ça ne garantit pas pour autant qu’il a une pratique analytique, ni ne donne la mesure du poids de cette pratique. Est-ce qu’une pratique ‘conséquente’ est une forme de garantie du psychanalsyte ? L’Autre psychanalyste élève la voix (uniquement en privé) : « il prend trop cher », « il ne prend pas assez cher », « il ne les allonge pas », « il couche avec ses patientes… », « il parle trop », « il ne dit rien », « une salle d’attente comble, c’est insuportable », « 5 minutes la séance, c’est un peu court »… Suffit ! Qui va vraiment voir ce qui s’y passe ? Les analysants. Je leur fais tout à fait confiance dans leur choix d’analyste et d’analyse. C’est eux qui font ce choix, qui ont la parole, et ils payent pour ça. Quant au psychanalyste, non seulement il lui faut des années pour devenir psychanalyste, mais il lui faudra encore d’autres années pour avoir une pratique ‘conséquente’. On ne peut pas évacuer la question du chiffre et du nombre, surtout quand on soutient que c’est l’analysant qui fait l’analyste. D’ailleurs, dans la pratique, combien d’analyste gagne leur vie uniquement avec leur pratique ? S’il en retire des bénéfices non commerciaux, ma foi, c’est qu’il a déclaré son exercice de la psychanalyse et si ce n’est pas non plus une garantie, il en est pour le moins, légalement responsable.

Un tapis nommé FAQ de la garantie formé de trous… dont on peut tout juste souligner les bords. C’est que nous voilà en surface des dimensions négatives du psychanalyste. Cette colle posée entre l’individuel et le collectif, active le jeu de l’existence du psychanalyste. Il faut bien de l’Autre, l’Autre qui renvoie l’image du psychanalyste, pour faire exister un donné à voir, une représentation à laquelle l’identification est lisible. Aucune garantie à ce que l’autre psychanalyste soit psychanalyste, mais, heureusement, ça racole quand même.

Pirouette debout cambrée :

Dans son image plurielle, publique, non négligeable, le psychanalyste peut-être vu comme « le professionnel de l’inconscient ». Celui qui entend ce qui échappe, celui qui sait ce que l’on (se) cache… « … le psychanalyste prendra la couleur de « il sait » et en plus « il maîtrise ». Quel maître ! Dites-moi, et si c’est une femme, psychanalyste ? On supposerait alors : Quelle maîtresse !? Ahahah… voilà où j’en suis, où en est la femme, psychanalyste. Elle doit se débrouiller de ce statut supposé de « maîtresse », vous y noterez l’éventualité du caractère quasi sexuel du sous-entendu. Oui, oui, vous avez bien entendu. Franchement, si nous laissons tomber quelques petites choses, vous croyez que le psychanalyste serait sans sexe ? L’assexuation, vaudrait comme pour garantir au psychanalyste sa « neutralité », le sans-sexe en quelque sorte. Je dirais même que lorsque ça déborde de la psychanalyse, l’assexuation est ce qui fonderait la position de l’objectivité. Je dirais même plus, c’est qu’à oublier que l’on a un sexe, ça permet de mieux oublier que l’on a un « Je ». ». (extrait de la Note aux lecteurs de World Wild Women ou le net au féminin – excusez-moi de m’auto-citer mais je ne pense pas pouvoir mieux l’écrire pour l’instant)

Contre trois

1-Je est bisextile

Qui donc a pensé que les humains (les femmes et les hommes) étaient des Hommes ? Qui a décidé de nommer ainsi « les droits de l’Homme » ? Et oblitérer le quatrième terme «la Femme » ? Nul doute que dans ces circonstances la Femme n’existe pas ! Et si la Femme n’existe pas, LA psychanalyste n’existe-t-elle pas aussi ?

Certes, il n’y a aucune évidence pour la femme (et l’homme) de ce qu’elle est et de ce qu’elle a. Seulement voilà : là où l’on ne saurait voir… on peut tenter de le représenter.

(Vous voyez, dès que je veux mettre les parenthèses, la thèse s’inverse.)

En tout cas, sans parenthèse, voilà comment je l’interprète : à gauche… l’image de marque, LE psychanalyste, qui peut se déduire logiquement à « j’entends ce que je vois ». A droite… L’image manquante, LA psychanalyste qui peut se déduire par « j’entends ce que je sens (enfin je n’en suis pas tout à fait sûre…) ». Il faudra du bisexe pour « ressentir ce que l’on voit » et « voir ce que l’on sent », « sentir ce que l’on ne voit pas », etc.

Du coté de LA psychanalyste, mais du point de vue homme, l’image manquante est un espace feuilleté : à la fois c’est là où il n’y a rien, un trou, où il manque quelque chose, mais aussi ce qui est caché, tout petit, faible ou (avec un critère temps) de temps en temps. Du point de vue femme, l’image manquante est comme une structure inversée (quasi symétrique) intérieure, non visible en tant que telle. Un domaine intrinsèque, où se constituent les sens de l’éprouver (la preuve par l’intérieur). Un monde virtuel qui comme le temps est en train de prendre corps… une expression d’un certain réel pris comme vérité. Le risque c’est que ce qui est dessous (caché) passe dessus.

Voilà pourquoi l’après-Lacan ‘risque’ d’être une femme, par une certaine mathématique mondiale.

2-Je est en forme (merci).

La forme est aussi une/en forme :

* pour l’explication du dessin du début, on verra ça plus tard, merci.

3- Je sait pas

Bien sûr qu’au delà des psychanalystes et des institutions psychanalytiques, il y a bien la psychanalyse. Une psychanalyse relativement jeune, puisqu’elle n’a que 100 ans. Elle se distingue de son ainée, la philosophie, par le fait qu’elle en fait une pratique, résidu d’un croisement avec une autre ainée, la médecine. Une pratique, de la parole. Il y a quelque chose d’obscène à ce qu’une parole privée passe en public. Une parole qui se pratique. Non loin de « je pense donc je suis », « Puisque j’entends que l’Autre pense que je suis psychanalyste c’est que je le suis. » Une rhétorique des points de vues, des positions, une analysis situs, et à ce que je sache du contre-temps du temps.

La fente Ina Bauer :

Un jour, vers mes 16 ans, j’ai demandé à ma mère ce qu’elle tenait dans la main… elle m’a répondu « c’est une bande de Moebius, regarde, c’est quand l’endroit et l’envers sont en continu… » Quelle claque ! Comment était-ce possible ? Vers mes 18 ans je lui demandais si je pouvais assister aux séminaires auxquelles elle allait. Elle m’a amené au séminaire de René Lew. C’était le moment où il y avait une forte volonté d’entendre quelque chose à la topologie, coté formaliste, coté mathématique, un mathématicien, du département de topologie d’Orsay avait été envoyé par Larry Siebenmann, il parlait chez René. Complètement totalement dépassée, je n’en étais pas moins fascinée. À 21 ans je commencais mon analyse. 6 ans après, les choses commençaient à se poser. Après certains tours et détours, je suis revenue à Paris, juste une valise à la main. Qu’allais-je faire de ma vie ? Dans une librairie, je trouvais un livre qui m’a décidée à contacter l’auteur. Il s’agissait de Régis Dutheil, physicien. Il avait, à partir de la relativité restreinte, développé toute une théorie où existaient des particules qui pouvaient aller plus vite que la vitesse de la lumière (impossible selon Einstein et la relativité générale). Je proposais à Régis d’organiser une conférence pour qu’il puisse parler de ses découvertes. Pendant 2 mois nous avons passé plusieurs heures où il m’expliquait certains fondements de physiques. Une fois la conférence terminée, la question se re-posait, qu’allais-je bien pouvoir faire ? Ce que j’avais appris en physique m’était tellement précieux que je voulais continuer dans cette aventure dite « scientifique ». J’énoncais 40 sujets, sur lesquels j’avais envie de travailler et proposais mes services aux magazines scientifiques. Science&vie me répondit… ils étaient interessés par un sujet… 1 sujet sur 40… pour lequel ils m’ont demandé d’écrire un dossier pour leur magazine… ce sujet ? La topologie ! Certes j’avais flirté avec, mais dans le fond je ne savais pas ce que c’était. Munie de mon « ticket presse » j’ai rencontré certains topologues de l’époque, René Thom, Larry Siebenmann, Rémi Langevin (les mathématiciens), Jean Françon et François Reveilles (informaticiens), Jean-Michel Vappereau (psychanalyste), Jean-Pierre Luminet (astrophysicien), le Père Pierre Lambert… J’ai travaillé 4 mois sans relâche, pour un article qui finalement a été qualifié de « trop didactique » et qui n’ait donc jamais paru. A l’issue je décidais de prende des cours de mathématiques avec Rémi Langevin qui me donna à lire « One, two, tree, infinity ». Là tout commençait à se préciser vraiment vraiment. Je commis un lapsus lectura qui déclancha mon précipice… . J’avais 28 ans, le virage de ma vie était en train de se prendre : pendant que je faisais surface -avec ma construction de graphes des opérations, « ma première découverte mathématique» comme je l’appelle- j’assurais la permanence téléphonique de l’Association « Que dois-je faire : il/elle boit » car tout le monde était parti en vacances, et là, « j’entendais que j’entendais ». C’était en Août. Quand l’équipe de l’Association est rentrée, j’ai demandé à effectuer la procédure de passe en vigueur dans l’Association pour intégrer l’équipe. Le 2 novembre je reçevais ma première patiente. Je n’ai cessé depuis de pratiquer et de chercher.

Vous l’aurez compris… « c’est du dur ça… », ça laisse des traces sur la glace, un Autre miroir, où se laisse deviner des figures de patinage artistique.

Texte à suivre : « Plus tard c’est maintenant »

Décembre 2007, article pour Khéopsy, janvier 2008 – Bonne année 2008, année bisextile !

Marie Laure Caussanel

La suite de  » (psychanalyse ) au cube  » est ici : http://marielaurecaussanel.com/?p=628

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2 comments on "(Psychanalyse)³ de Marie-Laure Caussanel"

  1. Thanks for the interesting information 🙂

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